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ALLIAGE


Alliage, numéro 16-17, 1993


COMMUNAUTE, La science dans la culture européenne


Antonio Ruberti




La science moderne est née en Europe. L'idée d'une étude méthodique de la nature par la confrontation des hypothèses et des observations et par l'expérimentation contrôlée, constitue depuis Galilée un élément caractéristique de la culture européenne. Le principe de l'application des connaissances ainsi rassemblées au développement économique représente aussi depuis la révolution industrielle un trait fondamental de la société européenne.

D'une certaine manière, la science est également née européenne. Avant le surgissement des Etats-nations au XIXe siècle, c'est sur un mode et dans une atmosphère cosmopolites à l'échelle du continent tout entier qu'elle s'est développée, par la circulation des individus, les échanges de correspondance scientifique, les contacts des grands savants par-delà les frontières, etc. Européenne dans ce double sens, la science a longtemps crû, confiante en elle-même, en ses capacités à repousser les frontières du savoir et à élever de façon continue le niveau de prospérité et de bien-être de l'humanité.

Depuis l'époque pionnière, les circonstances ont toutefois bien changé. La science intervient à présent dans la quasi-totalité des aspects de la vie de la société, et forme en son cooeur, avec la technologie, un système puissant et largement autonome. La science et la technologie sont cependant devenues aujourd'hui l'affaire de professionnels très spécialisés, et ne font plus vraiment partie de la culture de l'honnête homme. Parce qu'il confère à l'homme le pouvoir d'agir au sein de la matière et de la vie, le progrès des connaissances et des technologies est, par ailleurs, apparu accompagné d'un certain nombre de problèmes éthiques et sociaux inédits. à la science et la technologie, il est maintenant demandé en outre de résoudre les problèmes liés au développement économique et industriel dans un monde fini, et d'aider à conserver sur Terre un environnement vivable.

L'Europe, d'un autre côté, a depuis quelques dizaines d'années, cessé de représenter le lieu central de production des connaissances et des techniques. Dans plus d'une discipline, ce sont les Etats-Unis qui dominent la scène mondiale ; et c'est au Japon - bientôt peut-être dans l'ensemble du bassin Pacifique - que sont développées une bonne partie des technologies de pointe. La science en Europe n'est d'autre part plus spontanément européenne : dans une large proportion, c'est au niveau national que la recherche est financée et organisée. Et entre les différents systèmes nationaux, les cloisonnements sont importants.

Face à cette triple évolution, il est nécessaire d'agir. Des efforts sont indispensables pour rééquilibrer au profit de l'Europe le système mondial de recherche, reconstruire une communauté scientifique européenne, et établir entre le système scientifique et technique et la société des rapports nouveaux, permettant de résoudre les problèmes éthiques liés à l'avancée des connaissances, et de mettre en place un modèle de développement durable. Tout ceci peut être fait simultanément et d'un même mouvement. Pour aider la recherche européenne à renforcer son poids sur la scène scientifique mondiale, comme pour mettre la société mieux en mesure de résoudre les problèmes sociaux et d'environnement liés au développement technologique et industriel, il n'est en effet que d'exploiter cette diversité sur fond d'unité qui fait la caractéristique et la richesse de l'Europe. Face à tous les problèmes évoqués, les actions entreprises doivent s'appuyer sur un double principe d'intégration des systèmes et des activités, et de valorisation des différences.

Un espace scientifique et universitaire européen.

Intégration, tout d'abord, des activités de recherche elles-mêmes. Grâce à la mise en oeuvre d'un certain nombre d'initiatives, l'Europe de la recherche, aujourd'hui, est une réalité. Le CERN en physique des particules, l'EMBO en biologie moléculaire, l'ESO en astronomie matérialisent son existence. Menés de façon structurée depuis bientôt dix ans, les programmes de recherche de la Communauté européenne ont parallèlement contribué à modifier en profondeur le paysage scientifique et technologique européen. Des réseaux associant laboratoires, centres de recherche et entreprises ont été créés, des habitudes de coopération prises et des liens souvent irréversibles établis.

On ne peut toutefois affirmer qu'existe aujourd'hui en Europe une véritable politique commune de recherche. Entre les actions menées dans le cadre des programmes nationaux, des programmes communautaires et des différentes organisations européennes de coopération scientifique, la coordination reste encore faible. Des mécanismes doivent être mis au point permettant la mise en place, au-delà et sur la base des efforts entrepris, d'un véritable "espace scientifique et technologique européen". Cet espace, l'histoire récente nous offre d'ailleurs la possibilité de l'étendre à l'échelle du continent. La disparition de la division Est/Ouest permet à l'Europe de réconcilier enfin sa réalité politique et sa géographie. Il y a là pour tous une chance à saisir. D'une certaine manière, du fait de l'isolement dont souffraient les communautés scientifiques de cette région, des traditions et des approches souvent originales se sont développées dans les pays d'Europe de l'Est et dans les Etats issus de l'ancienne Union soviétique, auxquelles il faut donner les moyens de se maintenir. Le risque est toutefois réel de voir se démanteler les communautés scientifiques existantes à la faveur d'un mouvement spontané de fuite des cerveaux. à terme, ce ne sont pas seulement ces pays qui souffriraient d'une telle destruction, c'est la recherche européenne dans son ensemble.

Parallèlement à l'"espace scientifique", il s'agit aussi de développer un "espace universitaire européen". L'université constitue depuis le Moyen âge, un lieu majeur de production des connaissances. Entre les universités des différents pays européens, les relations ne sont cependant plus celles qui existaient à l'époque médiévale. Les systèmes universitaires portent aujourd'hui une forte empreinte nationale, et sont organisés de manière très étanche. La recherche fondamentale demeure le domaine d'activité privilégié des universités. Pour permettre à celle-ci de se développer de manière optimale en Europe, il faut, au-delà des liens académiques traditionnels, renforcer l'intégration des travaux menés par les universités européennes dans les différentes disciplines. On en dira autant pour ce second aspect de la mission des universités que sont les activités d'enseignement. Grâce aux programmes communautaires Erasmus et Comett, des possibilités de formation dans des universités d'autres pays sont aujourd'hui offertes à de nombreux étudiants européens. La proportion d'étudiants touchés reste toutefois encore limitée. Surtout, on ne peut affirmer qu'existe aujourd'hui une véritable Europe des titres et des qualifications. En matière de reconnaissance académique des formations acquises en dehors du système national, beaucoup (sinon presque tout) reste à faire. L'objectif, bien sûr, ne doit pas être d'harmoniser terme à terme les systèmes de formation. Une telle entreprise serait d'une gigantesque complexité ; elle serait même néfaste, la coexistence de systèmes et d'approches différents permettant d'envisager des formations plus riches et plus complètes. Le but doit être d'obtenir, sur la base des principes d'équivalence et de confiance mutuelle sous-tendant les dispositions prises en matière de reconnaissance professionnelle, l'acceptation de la validité du produit final : la formation elle-même.

A l'interface des problèmes de recherche et d'éducation, tout un champ s'ouvre également pour la valorisation des expériences nationales et des approches, souvent très distinctes, adoptées dans les différents pays : celui de l'éducation et de la culture scientifique. Pour fournir à l'Europe les nouvelles générations de chercheurs et d'ingénieurs dont elle aura besoin de manière croissante dans les décennies à venir, comme pour garantir que les choix scientifiques et technologiques seront effectués sur une base aussi démocratique que possible, des efforts sont indispensables dans ce domaine, en Europe comme au niveau européen comme tel. La signification de la "Semaine européenne de la culture scientifique", que la Commission a pris l'initiative d'organiser à l'automne 1993, est de donner le signal d'un renforcement et d'un rapprochement des activités menées sur ce plan dans les pays européens. Un aspect essentiel des initiatives mises sur pied à cette occasion sera le renforcement des liens entre organismes spécialisés de promotion de la culture scientifique et systèmes d'enseignement. à terme, l'objectif est d'offrir aux citoyens, aux décideurs, et, d'une certaine manière, aux chercheurs eux-mêmes qui ne la possèdent souvent plus, les moyens de se doter d'une véritable culture scientifique et technique ; plus précisément, de redonner à la science et à la technologie la place qui leur revient dans la culture, et qu'elles n'auraient jamais dû perdre.

Une telle approche, combinant efforts d'intégration et respect des différences, s'impose aussi face aux questions éthiques liées au développement scientifique et technologique. Les perceptions dans ce domaine varient considérablement selon les pays. Elles s'enracinent profondément dans certaines particularités culturelles et sociales, elles-mêmes façonnées par l'histoire. Comment comprendre, par exemple, l'attitude des citoyens d'Allemagne fédérale face aux biotechnologies, sans avoir à l'esprit toute cette tradition de philosophie naturelle qui caractérise la culture germanique des XVIIIe et XIXe siècles ? Dans une Europe unifiée économiquement, où marchandises et personnes circulent librement, la coexistence de réglementations trop distinctes n'est toutefois pas pratiquement possible. Dans le domaine biomédical, elle pourrait, par exemple, aboutir à des migrations de chercheurs, de médecins, voire de mourants, qui ne sont pas souhaitables. Des codes de conduite communs doivent donc être adoptés, dans le respect toutefois des différences culturelles de perception et de sensibilité.

Les atouts de la diversité.

Handicap dans certains cas, la diversité européenne représente cependant le plus souvent un atout. Parmi les grands enjeux du développement scientifique et technologique dans les années à venir, figure, sous ses différents aspects, la question des rapports Nord/Sud : les liens des problèmes de développement et d'environnement ; la question des technologies "appropriées" et de la manière dont la science et la technologie peuvent effectivement contribuer à aider les pays en développement à résoudre leurs graves problèmes.

Pour des raisons historiques bien connues, des trois grandes puissances scientifiques et technologiques mondiales, l'Europe est incontestablement la plus proche des pays du Sud. Face aux particularités des sociétés des pays en développement, la diversité culturelle européenne représente un atout supplémentaire. La coexistence sur un même territoire de cultures différentes a, en effet (quoi qu'il puisse parfois sembler aujourd'hui), appris aux Européens à se montrer dans l'ensemble plus ouverts aux valeurs d'autres sociétés. La construction européenne constitue d'ailleurs certainement de ce point de vue une école de tolérance particulièrement efficace.

L'Europe, bien sûr, ne se réduit pas à la Communauté européenne. De la construction européenne, la Communauté représente cependant à la fois l'expression la plus claire et l'instrument le plus puissant. Pour une part importante, c'est donc dans le cadre communautaire que les problèmes évoqués peuvent être approchés avec le plus de fruit ; et c'est à ce niveau, que des actions gagnent souvent à être entreprises. La Commission vient de soumettre aux ministres de la Recherche des Etats-membres et aux parlementaires européens ses propositions pour un nouveau programme-cadre de recherche et de développement technologique pour les années 1994-1998. Elle a de même présenté ses vues sur l'avenir des actions menées dans le domaine de l'éducation et de la formation. Pour la première fois à une échelle réellement significative, elle prend des initiatives dans le domaine de la culture et de l'éducation scientifiques. Un cadre est donc offert qu'il est possible d'exploiter pour établir en Europe, entre science, culture et société, des liens nouveaux, profonds et durables.

Antonio Ruberti, vice-président de la Commission des Communautés européennes, responsable pour la Recherche et l'Education.
Commission des Communautés européennes, DG XII, 200 rue de la Loi, B-1049 Bruxelles, Belgique.


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