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ALLIAGE


Alliage, numéro 16-17, 1993


AVANT-PROPOS: Européens, faites vos jeux !


Hubert Curien




Ignorants en sciences et fiers de l'être, tels se présentent parfois encore, avec coquetterie, quelques-uns de nos contemporains : ils seraient d'ailleurs irrités si leurs propos étaient pris au sérieux jusqu'à faire de cette ignorance immodestement affichée la preuve d'une évidente inculture.

Le snobisme erratique de l'ignorance glorieuse ne constitue pas vraiment un danger social. Beaucoup plus redoutable est l'ignorance invalidante, qui creuse un fossé insidieux ou patent entre ceux qui savent ou sont en situation d'apprendre, et les autres. Et "l'effet saint Matthieu" joue ici comme partout ailleurs : les savants (comme les riches) le deviennent toujours plus. La règle est la même que pour les bulles de savon : deux bulles réunies ne s'égalisent pas en taille, la grosse vide la petite. Le partage du savoir ne peut être confié aux seules forces naturelles, il exige une volonté politique, et l'honneur des nations avancées est de mener activement la croisade. Voilà un programme pour l'Europe.

Le savoir scientifique est un corps de connaissances en perpétuel devenir. C'est aussi une discipline de l'esprit, structurante disent les raisonnables, déformante insinuent quelques inquiets. Si la démarche scientifique ne peut prétendre à l'universalité, elle est cependant la seule capable de mettre l'intelligence humaine en mesure de se faire une image utile du monde. Elle est permissive : elle ne limite pas l'imagination, elle lui fournit un tremplin. Et si les scientifiques sont des chasseurs de "comment", il n'ont pas la prétention d'expliquer tous les "pourquoi". Les causes premières de bien des phénomènes nous échappent encore. Sans doute quelques-unes nous échapperont-elles toujours. Pourquoi l'homme aurait-il vocation à tout comprendre ? L'essentiel est qu'il en comprenne le plus possible.

Pic de la Mirandole, Européen de la Renaissance, qui avait tout appris, était, dit-on, un parangon de tolérance et d'ouverture. Un beau modèle pour les savants de tous les temps. Le savoir authentique est conscient de ses limites, de ses manques, de ses imperfections. La pratique de la culture est une école de modestie. Les mathématiciens nous expliquent d'ailleurs que tout phénomène susceptible d'être mis en équation est plus facile à contrôler qu'à prévoir. Contrôler, c'est s'appliquer à corriger sans cesse pour garder la coïncidence entre le modèle et la réalité. Prévoir, c'est tenter de trouver la solution à long terme d'équations dont la nature peut être de diverger. Voilà de quoi rendre modestes, et pas seulement les mathématiciens.

Roger Caillois, plus proche de nous que Pic de la Mirandole, philosophe, naturaliste et érudit lui aussi, classait les jeux des hommes en quatre groupes : jeux de hasard, de compétition, d'imitation et de vertige. La recherche, dont le caractère ludique est évident, n'est-elle pas une collection de jeux des quatre groupes ? Que le hasard mette le chercheur sur les bonnes pistes, nul n'en doute, un hasard que d'aucuns appellent le flair. La compétition dans la science est de règle : c'est l'accélérateur. L'imitation des maîtres, voire des collègues, est de pratique courante et généralement honnête. Quant au vertige de la découverte, il n'exige aucun commentaire : tous ceux qui y ont tant soit peu goûté en gardent un petit goût de paradis.

A la recherche scientifique, chacun peut s'enrichir : ceux qui jouent et ceux qui regardent. Européens, faites vos jeux. Faites aussi que tous en profitent.

Hubert Curien, professeur de physique à l'université Pierre et Marie Curie (Paris VI), ancien ministre de la Recherche et de l'Espace, et président du CERN.
Université Paris 6, Place Jussieu, F-75005 Paris, France.


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