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ALLIAGE


Alliage, numéro 16-17, 1993


Science et culture(s) : l'éventail européen


Michel André




Quelles relations la science et la culture entretiennent-elles en Europe ? à cette question, il ne peut y avoir de réponse simple. Dans quel sens, tout d'abord, entendre le mot culture ? Dans un commentaire à sa célèbre conférence de 1959 ("Les deux cultures"), C.P. Snow se félicitait d'avoir délibérément utilisé un terme possédant une double signification. Le mot, en réalité, peut s'employer en trois acceptions différentes. Au sens davantage français et, plus généralement, latin du mot, la culture, c'est l'ensemble des connaissances d'un individu, et sa capacité de juger et d'apprécier les produits de la création humaine ; en un sens plus germanique, c'est aussi la série objective des réalisations intellectuelles d'une civilisation (la "culture latine", la "culture chinoise",etc.) ; dans une acception plus anthropologique, d'origine anglo-saxonne, c'est enfin le système de valeurs, d'attitudes, de représentations, de comportements, d'un groupe social donné.

A ces trois sens, correspondent trois catégories de questions, pratiquement liées sans doute, mais en droit bien distinctes. Toutes les trois sont traitées dans ce numéro. Dans les articles de John Durant, sur le thème "Qu'est-ce que comprendre la science ?", par exemple, de Franco Prattico, sur la connaissance de la science en Italie, ou de Charles Tanford et Jacqueline Reynolds, sur le tourisme scientifique en Europe, c'est de la culture dans le premier sens du mot qu'il est question. La description par Michel Blay de la genèse de la pensée scientifique en Europe, et du rôle joué par les correspondances entre savants et les Académies ; ou l'analyse par Paolo Galluzzi des problèmes de valorisation du patrimoine scientifique dans les musées italiens, s'inscrivent dans le champ défini par le deuxième sens du terme. Quand Goéry Delacôte évoque la culture américaine, ou quand Michiel Schwarz parle de "culture technologique", c'est, en revanche, essentiellement dans sa signification anthropologique qu'ils entendent le mot. Les trois aspects, bien sûr, ne sont pas séparables et peuvent difficilement être considérés isolément. L'article de Renate Bader sur la situation en Allemagne est, de ce point de vue, exemplaire. La place de la science dans la culture du citoyen allemand (sens no1) y apparaît fortement liée à sa situation dans la culture allemande (sens no2), elle-même produit et expression de valeurs, perceptions et attitudes caractéristiques de la culture germanique (sens no3). à un degré ou à un autre, cette solidarité entre les trois dimensions sous-tend de nombreuses contributions à ce numéro.

Un tableau complexe et contrasté

Si la question des rapports entre science et culture en Europe est complexe, c'est aussi du fait de la grande diversité de situations à laquelle on a affaire. Dans ce domaine, plus particulièrement encore que dans d'autres, l'Europe, en effet, est loin de constituer un ensemble homogène : dans les différents pays, les problèmes sont perçus et posés de manière très variée.

Les différences sont tout d'abord des différences de concepts. Le meilleur exemple est celui de l'expression "culture scientifique et technique". Employée en France et dans le monde latin, elle ne possède pas d'équivalent strict dans les autres langues. Les termes "public understanding of science" ou "scientific literacy", utilisés dans le monde anglo-saxon, visent bien sûr, en gros, les mêmes réalités. Centrés sur le problème de la connaissance et de la compréhension de la science par le grand public, ils ne prennent toutefois pas en compte les aspects liés à la maîtrise par les scientifiques eux-mêmes des bases intellectuelles et historiques de leur discipline (les chercheurs d'aujourd'hui possèdent-ils une véritable culture scientifique ?). Pour désigner, en Allemagne, la même catégorie de problèmes, le terme "Wissenschaftbildung" représente sans doute la meilleure approximation. Sa connotation nettement éducative lui confère toutefois une portée assez spécifique. Ces distinctions linguistiques peuvent paraître superficielles. Elles sont en réalité assez fondamentales. Sans constituer de véritables obstacles à l'intercompréhension, elles traduisent bien la manière dont les rapports entre science et culture sont considérés dans les différentes cultures (au sens no3). Comme l'ont établi les linguistes Wilhelm von Humboldt, Edward Sapir et B.L. Whorf, une langue n'est en effet pas un simple outil. Chaque langue exprime une vision du monde : en utilisant certains mots, nous découpons la réalité d'une manière particulière. Ces nuances de conceptualisation et de vocabulaire ne peuvent bien sûr être séparées de différences parfois profondes sur d'autres plans : la façon dont sont organisés les systèmes de recherche et les systèmes éducatifs dans les pays concernés ; le type de relations qu'y entretiennent les chercheurs et la société ; la puissance économique très inégale des médias ; les traditions originales en matière d'écriture, de cinéma ou de spectacle (très bien décrites dans l'article de Jean-Michel Arnold) ; les politiques culturelles ; les rapports des citoyens avec le pouvoir politique, etc. L'analyse par Jan Nolin, par exemple, de la manière dont l'exigence démocratique conduit à envisager l'information scientifique, reflète bien la conception "participative" de la démocratie existant en Suède et, plus largement, dans les pays scandinaves. Les contributions de James Bradburne d'une part, Yaakov Rabkin et Elena Mirskaya d'autre part, éclairent la façon dont les grandes caractéristiques de la situation dans les pays d'Europe de l'Est et les républiques issues de l'ancienne Union soviétique sont liées aux particularités de l'histoire récente de ces pays, et aux changements qui les affectent aujourd'hui.

Cette superposition de différences explique le caractère contrasté de la situation en Europe dans un secteur comme celui de l'information et de la communication scientifiques. Le tableau brossé par Pierre Fayard pour la presse écrite est particulièrement frappant. On pourrait le compléter dans plusieurs directions : montrer de quelle façon le professionnalisme des télévisions britanniques, conjugué avec les moyens importants dont elles disposent, aboutit à la production de films appréciés dans l'Europe entière (les styles français et allemands passant moins bien dans les autres pays) ; dans le prolongement du très bel article de Marcel Van den Broecke, mettre en évidence la singularité des initiatives d'information de proximité développées aux Pays-Bas ("science by phone", boutiques de science, etc.) ; attirer l'attention, aussi, sur ce qui peut se dissimuler de différences derrière une identité d'apparence. Si la Grande-Bretagne et la France se distinguent ainsi par l'abondance de leur production de livres originaux (les traductions représentant l'essentiel des ouvrages sur le marché dans les autres pays), ceux-ci tendent à être plutôt majoritairement rédigés, dans le premier cas, par des science writers professionnels, dans le cas second, par les chercheurs eux-mêmes. Des initiatives formellement semblables peuvent d'un autre côté conserver une assez forte empreinte nationale ; c'est notamment le cas pour les différentes "Semaines de la science", qui possèdent chacune leur personnalité : la "Settimana della cultura scientifica" italienne est une opération "portes ouvertes" à l'échelle de la péninsule ; la "Science en fête" est menée dans un esprit très proche des Fêtes organisées en France dans d'autres domaines ; à l'instar, mutatis mutandis, du Congrès annuel de l'American Association for the Advancement of Science, le "Science festival" de la British Association constitue une occasion pour les chercheurs de rapporter des résultats originaux, etc.

Tout ceci n'empêche bien sûr pas les pays européens de se trouver largement confrontés à des problèmes identiques, et de partager de nombreuses préoccupations. Pour alimenter les futures générations de chercheurs et d'ingénieurs, tous s'interrogent sur les meilleurs moyens d'améliorer l'éducation scientifique. Et pour permettre l'instauration d'un véritable débat démocratique sur les choix scientifiques et technologiques, c'est partout qu'il s'agirait d'élever le niveau de connaissances et de compréhension de la science par le public.* Il est sur ce point intéressant de voir converger les remarques de John Durant ou Jan Nolin avec celles de John Krige dans son analyse de la manière dont le CERN s'emploie à justifier socialement son existence et ses activités : loin de toute image idéalisée, c'est la science telle qu'elle est réellement, y compris dans ses aspects institutionnels et sociaux, qu'il s'agit de faire connaître, le système scientifique tel qu'il fonctionne effectivement, avec sa formidable efficacité, mais aussi ses faiblesses et ses limites. Si soucieux qu'ils soient de conserver leur identité, les citoyens européens reconnaissent par ailleurs également être unis par ce qu'Edgar Morin a très justement appelé une "communauté de destin". Entre leurs pays respectifs, ils savent et sentent qu'existent des liens historiques multiples, qui donnent son sens à une expression comme celle de "culture européenne" (au sens no2 du mot).

La multiplication des collaborations

Depuis plusieurs années, dans le contexte de la montée générale des coopérations transnationales en Europe, les hommes et les institutions actifs dans le domaine de l'information, de la culture et de l'éducation scientifique, ont donc été amenés à se rapprocher. Des projets de collaboration à l'échelle européenne ont vu le jour, ou ont été proposés. Certains sont évoqués dans ce numéro : l'initiative Ecsite par Mélanie Quin ; le projet Euroastro par Bernard Pellequer ; des actions en matière d'audiovisuel scientifique par Jean-Michel Arnold, etc. Divers colloques ont été organisés, rassemblant des professionnels de différents pays européens : journalistes scientifiques, animateurs de musées, responsables de communication des organismes de recherche, etc. à la faveur de ces actions, l'interconnaissance s'est améliorée, des relations se sont établies, et des réseaux peu à peu édifiés. à plusieurs de ces initiatives, la Commission des Communautés européennes était associée, la promotion de l'information et de la culture scientifique en Europe apparaissant assez naturellement comme une tâche à entreprendre par la Communauté, parallèlement à ses propres programmes de recherche.

Avec le lancement, à l'initiative du Commissaire Antonio Ruberti, de la Semaine européenne de la culture scientifique, cette action jusqu'ici assez limitée change d'ordre de grandeur et passe à un niveau bien plus significatif. Les opérations de ce type menées au niveau national ont bien montré l'impact que peut avoir l'organisation simultanée d'événements de communication à différents endroits. Dans le même esprit, l'objectif de la Semaine européenne de la culture scientifique est double : sensibiliser, tout d'abord, les décideurs politiques et les citoyens européens aux grands enjeux liés à la culture et à l'éducation scientifiques en Europe ; ensuite, rapprocher du public, en même temps que la science comme telle, la science dans sa dimension européenne. Celle-ci se manifeste sous deux aspects : la coopération scientifique européenne telle qu'elle a existé dans le passé et qu'elle est menée aujourd'hui par le CERN, l'EMBO, l'ESO, la Communauté européenne, etc., d'une part ; la science, d'autre part, telle qu'elle est pratiquée, perçue et montrée dans les autres pays européens : d'autres hommes, d'autres traditions, d'autres visions de la science et de ses rapports avec la société. Durant la Semaine européenne de la culture scientifique, une trentaine de manifestations seront donc organisées, européennes par leurs thèmes ("La science européenne", "La science en Europe"), par le public visé (nécessairement de plusieurs pays), et par leurs conditions d'exécution (en collaboration transnationale).

Un aspect central de l'initiative est la volonté de rapprocher les professionnels de l'information et de la culture scientifiques des milieux de l'éducation. Dans la plupart des pays européens, ces deux mondes tendent en effet à s'ignorer. Il n'est d'ailleurs pas rare d'entendre les spécialistes de la culture scientifique présenter leurs activités comme destinées à pallier les carences du système scolaire. Ainsi que le fait remarquer, après bien d'autres, John Ziman, dans sa contribution à ce numéro, il n'est toutefois pas de réelle compréhension de la science sans une formation scolaire solide. Pour améliorer celle-ci, les responsables des systèmes d'enseignement peuvent bénéficier à la fois d'une meilleure connaissance mutuelle et d'un contact plus étroit avec les professionnels de l'information scientifique.


Science et culture(s) en Europe

Dans tout ce qui a été dit jusqu'ici, c'est essentiellement de la culture au sens no1 qu'il était question. Comment poser le problème des relations entre science et culture dans les deux autres acceptions du mot ? La place et le poids de la science dans la culture européenne, au sens plus objectif, dépendent de bien d'autres facteurs que des politiques et des initiatives en matière culturelle et d'éducation. Pour une bonne part, ils sont fonction de l'importance accordée à la recherche par les gouvernements et les entreprises, du degré auquel ceux-ci prennent au sérieux ce constat que nos sociétés sont - selon l'expression de Tullio Regge - "condamnées à la recherche". Ainsi que le souligne d'autre part Antonio Ruberti, l'Europe ne peut espérer continuer à être productrice de connaissances nouvelles qu'à condition pour les pays qui la composent, de coordonner de façon bien plus résolue et profonde qu'ils ne l'ont fait jusqu'à présent leurs politiques et leurs investissements en matière scientifique.

L'importance de la science dans la culture d'un pays ou d'une civilisation se mesure toutefois aussi au degré auquel le progrès des connaissances, loin de s'y effectuer de façon aveugle, y fait l'objet de réflexion. Ici également, c'est à l'échelle européenne qu'il apparaît nécessaire d'étudier les problèmes. L'objectif de la conférence "Pensée et pratique de la science en Europe" présentée par Dominique Lecourt, par exemple, est à la fois de vérifier l'existence d'une conception proprement européenne de la science et d'examiner les conditions dans lesquelles la réflexion sur ces questions pourrait être organisée sur notre continent. Dans le même esprit, en lançant, sous l'impulsion d'Antonio Ruberti, une série spécifique d'études, de conférences et de publications, la Commission entend stimuler la réflexion et le débat sur la science en Europe. Ici comme ailleurs, l'existence sur notre continent d'une grande variété de sensibilités et de traditions de pensées constitue incontestablement un atout.

Avec cette remarque, on aborde le champ des questions liées au sens anthropologique du mot culture. En ce troisième sens, ce n'est en effet évidemment pas d'"une" mais "de" cultures européennes qu'il convient de parler. La diversité culturelle européenne se manifeste notamment dans la façon dont la recherche est organisée et la science enseignée dans les différents pays. Comme le montrent les résultats d'enquête rapportées par Martin Bauer, elle s'exprime aussi dans la manière dont la science y est perçue et considérée. Les différences culturelles se traduisent également par des modes spécifiques d'innovation, des schémas particuliers de production et de diffusion des technologies, etc., qui ont été étudiés dans le cadre du programme communautaire FAST. Ces différences exercent-elles un impact sur le travail scientifique lui-même, le choix des objets de recherche et leur mode de traitement ? Le but ultime de l'étude décrite par Alain Le Pichon est d'identifier, au-delà des aspects non spécifiquement liés au travail scientifique, une éventuelle influence proprement épistémologique.

Que la Communauté, parallèlement à une action de promotion de l'éducation et de la culture scientifique de plus en plus soutenue, soit amenée à prendre de manière croissante des initiatives dans le domaine de la réflexion sur la science et la technologie, et de l'étude de leurs composantes culturelles, n'est pas fortuit. Le sens profond du traité d'union européenne (traité de Maastricht), c'est de donner à la Communauté un caractère plus large que celui d'une simple union économique. Dans une moindre mesure, certes, qu'en matière de politique extérieure et de sécurité, le nouveau traité, en même temps qu'il place explicitement la politique de recherche au service de l'ensemble des autres politiques, étend le mandat de la Communauté dans le champ de l'éducation et de la culture. à l'intersection de ces trois domaines, c'est donc une vision de la science plus riche et plus large que la Communauté est encouragée à adopter.

à l'occasion des débats autour du traité de Maastricht, est exprimé de façon très vive le sentiment qu'il ne saurait être question pour l'Europe de se faire au détriment des singularités de modes de vie, de comportements et de visions du monde qui caractérisent les pays qui la composent. Tel est bien, en vérité, le véritable enjeu de la construction européenne : loin de les détruire, comment mettre en valeur et exploiter ces différences entre régions et cultures qui font la particularité et la richesse de notre continent ? De ce point de vue, les actions qui seront entreprises par la Communauté à l'intersection des questions de science, de culture et d'éducation possèdent une valeur de test particulière. Elles permettront de mesurer le degré auquel l'Europe, par l'intermédiaire d'actions de coopération, peut intégrer et surmonter cette tension entre identités et différences qui travaille son histoire. Passant en revue une série d'aspects des relations entre science et culture dans les acceptions variées de ce mot, ce numéro d'Alliage constitue dans tous les cas une excellente illustration de la manière dont les Européens peuvent, en améliorant leur interconnaissance, s'enrichir mutuellement de tout ce qui les distingue.

* Le danger, ainsi que le souligne ailleurs Jean-Marc Lévy-Leblond, étant cependant d'en arriver à faire de la possession d'une telle connaissance un préalable à toute forme de droit de regard en matière scientifique et technologique : après tout, "on n'exige pas des citoyens un brevet de théorie constitutionnelle avant de les laisser voter, et des jurés de cour d'Assises un certificat d'aptitude au droit criminel avant de les consulter". (J.-M. Lévy-Leblond, "En méconnaissance de cause", in Le Genre humain, novembre 1992 (Qui a peur de la Démocratie? ), p...).

Michel André, Service d'information de la Direction générale XII (Science, Recherche, Développement) de la Commission des Communautés européennes.
DG XII, 200 rue de la Loi, B-1049 Bruxelles, Belgique.
Fax: (32) 2 296 07 81


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